Vie du Père Chaumonot

Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, jésuite

missionnaire des Hurons, des Iroquois et des Français

(1611-1693)

 

Nous avons perdu le plus ancien et le plus fameux de nos missionnaires (Lettre circulaire, 28 février 1693, Archives du Séminaire de Québec, Lettre R no 4). Tels sont les mots du père Claude Dablon, supérieur des missions, une semaine après la mort du père Chaumonot à Québec, le 21 février 1693. Une personne d'un si grand mérite et d'une si haute sainteté ne devait-elle pas au moins être mise dans un cercueil de plomb afin de ne pas confondre ses ossements avec ceux du commun, ajoute un autre jésuite, vers 1730, en mentionnant que, s'il avait été enterré à Lorette, cela aurait occasionné plusieurs miracles (Réflexions sur la vie du Père Chaumonot, Archives du Séminaire de Québec, après la copie de l’Autobiographie, la Continuation de la vie du père Chaumonot et l’Écrit à son confesseur)

 

Voilà donc une figure hors du commun qui mérite une place parmi les grands de la Nouvelle-France. Mort à Québec à l’aube de ses 82 ans, le père Chaumonot a été durant 54 ans missionnaire des Hurons, des Iroquois et des Français. Il a oeuvré 11 ans au pays des Hurons et il a accompagné les survivants de cette nation durant 43 ans dans la région de Québec : à Québec (1650), à l'Île d'Orléans (1651-1656), de nouveau à Québec (1656-1666), à Beauport (1666), avant de fonder les paroisses de Notre-Dame-de-Foy (1667-1673) et de Notre-Dame Lorette devenue l’Ancienne-Lorette (1673-1693).

 

Rappelons sa vie, une vie mouvementée et bien remplie. 

 

De Sainte-Colombe-sur-Seine à Loreto en Italie  

 

Pierre Chaumonot est né le 9 mars 1611, à Sainte-Colombe-sur-Seine, en Bourgogne en France. Il est le seul missionnaire dont nous possédions une autobiographie. Il l’a rédigée à 77 ans, en 1688, sur les ordres de son supérieur, le père Claude Dablon. Les premières pages sont des plus précieuses car, sans elles, nous ne saurions rien sur sa jeunesse et ses premières années chez les Jésuites. Ces pages occupent près de la moitié de son autobiographie.

 

Il nous apprend d’abord qu’il est issu d’un milieu pauvre : J’ai eu pour père un pauvre vigneron et pour mère une pauvre fille d’un maître d’école. À six ans, il apprend à lire et à écrire chez ce maître d'école, son grand-père. À 12 ans, il entreprend son cours classique à Châtillon-sur-Seine chez un oncle prêtre. À la fin de sa rhétorique, un compagnon le persuade d’aller apprendre avec lui  le plain-chant à Beaune. Il vole alors de l’argent à son oncle et s’enfuit. Mais l’affaire se sait et il ne voudra pas revenir à son village natal pour ne pas être montré du doigt comme un larron.

 

Il se détermine donc à courir en vagabond par le monde mais avec l’intention bien arrêtée d’aller jusqu’à Rome pour demander les pardons! De Beaune, il se rend à Lyon, puis à Chambery en Savoie, toujours en quêtant son pain. En Valteline, il s'enrôle même comme faux soldat pour avoir de quoi manger.

 

Plus il avance sur le chemin de Rome, plus il est misérable. Parvenu à Loreto, il est pieds nus, sa chemise et ses habits sont pleins de vermine, et sa tête est couverte d’une si horrible gale qu’il s’y trouve du pus et des vers avec une extrême puanteur. On est saisi d'étonnement et d'horreur quand il ôte son chapeau!

 

À Loreto, depuis 1294, se trouvent les murs de la Sainte Maison de Nazareth transportés par bateau lors de la dernière Croisade. Un des bons indices de l'authenticité de cette Sainte Maison réside dans le fait que les pierres de ses murs sont taillées à la façon des Nabatéens, des voisins d’Israël. Depuis le seizième siècle, la Sainte Maison est sous la coupole d’une grande basilique. En y entrant, le jeune Chaumonot avoue y avoir prié que fort froidement la Vierge. Et voilà qu’au sortir de la Sainte Maison, un inconnu l’aborde, l’entraîne à l’écart en dehors de la basilique, lui coupe tous les cheveux avec des ciseaux et lui frotte la tête d’un linge blanc. Il ne ressent aucune douleur. Et la gale, le pus et la vermine disparaissent. Ces détails, écrits à 77 ans, attestent qu’il n’a jamais oublié comment la Vierge de Lorette est intervenue dans sa vie.

 

Chez les Jésuites

 

En 1632, à 21 ans, il entre chez les Jésuites au noviciat de Saint-André à Rome. Comment se peut-il, pense-t-il alors en lui-même, qu’un pauvre malotru si puant et si sale ait été admis dans une aussi illustre Compagnie? Après son noviciat, il enseigne deux ans et demi à Fermo, ville située près de Loreto. Il ne manque pas d’y faire un deuxième pèlerinage à la Vierge. Revenu à Rome pour ses études en philosophie, le père Poncet lui présente la Relation de 1636 du père Jean de Brébeuf qui demande des missionnaires pour le Canada. À cette lecture, il comprend que pour ces missions, il n’est pas nécessaire de beaucoup de doctrine et de théologie mais de beaucoup d’humilité et de patience. Et il conclut que si Dieu le destine au Canada, il n’a pas besoin d’achever ses études! Il a alors l’audace de demander d’être ordonné prêtre sans avoir fait une seule leçon de théologie (Lettre au Père Jean Crasset, 17 novembre 1690, Carayon, p. 150)

 

Et cela lui est accordé! C’est sans doute un cas unique chez les Jésuites! Le père général accède aussi à sa demande de prendre le nom de Joseph-Marie et de faire le vœu de chercher toujours et en toutes choses la plus grande gloire de Dieu, vœu que seuls le père Jean de Brébeuf, Marie de l’Incarnation et Catherine de Saint-Augustin ont prononcé en Nouvelle-France.

 

Avant son départ d’Italie, il fait avec le père Antoine Poncet un troisième et dernier pèlerinage à Loreto. Là, ils forment le projet de construire dans la Nouvelle France une Chapelle sous le nom de Notre-Dame-de-Lorette et sur le plan de la Sainte Maison. Et les deux Jésuites partent d'Italie pour la France. Le 4 mai 1639, à Dieppe, ils s’embarquent pour le Canada.

 

Au pays des Hurons

 

Le père Chaumonot arrive au Canada le 1 août 1639, en même temps que les premières Hospitalières et Ursulines, dont Marie de l’Incarnation. Dès le 9 août, il s’embarque pour monter au pays des Hurons. Après trois mois en mer, il doit passer un mois en canot sans faire le moindre mouvement, replié comme un hérisson (Lettre au Père Philippe Nappi, à Rome, le 26 mai 1640, Relations des Jésuites, Thwaites, vol 18, p.14)

 

Il arrive à la mission alors que débutent les travaux de l’établissement de Sainte-Marie. L’équipe des missionnaires est exceptionnelle. Il fait ses débuts avec le père Paul Ragueneau à la mission de La Conception. L’hostilité des Hurons est alors à son paroxysme à cause d’une troisième épidémie de petite vérole qui frappe le pays. Durant tout l’hiver 1639-1640, les missionnaires célèbrent leur messe comme si c’était la dernière. Le 11 avril 1640, le père Chaumonot est à la mission de Saint-Joseph avec le père Jean de Brébeuf. On les roue de coups. Le donné Pierre Boucher (les donnés étaient des Français qui offraient gratuitement leurs services aux missionnaires) est blessé au bras (René Latourelle, Études sur les écrits de saint Jean de Brébeuf, Montréal, 1952-1953, vol 2, p. 225). Signalons que Pierre Boucher sera plus tard gouverneur de Trois-Rivières et Seigneur de Boucherville.

   

 L’été suivant, le père Chaumonot est à la mission de Saint-Jean-Baptiste au côté du père Antoine Daniel. Il devient rapidement maître de la langue. Il écrira : Il n’y a dans le huron ni tour, ni subtilité, ni manière de s’énoncer dont je n’aie eu la connaissance et fait pour ainsi dire la découverte (Autobiographie). Marie de l’Incarnation déclare qu’il a quasi appris miraculeusement la langue huronne (Correspondance de Marie de l’Incarnation, lettre à son fils, 4 septembre 1641, Dom Guy Oury,  Solesmes, 1971, p. 132)

 

Chez les Neutres

 

Après un an seulement, il est envoyé chez les Neutres avec le père de Brébeuf. Les Neutres sont une peuplade ainsi appelée parce qu’ils vivent en paix avec les Hurons et les Iroquois qui ont convenu de ne jamais se battre sur leur territoire.

 

Marchant 120 milles en six jours, ils atteignent leur territoire situé le long du lac Érié. Pendant quatre mois et demi d’un rude hiver, ils visitent dix-huit de leurs quarante villages. Mais suite aux calomnies de deux Hurons venus les dénoncer comme deux puissants sorciers qui apportent toutes sortes de maladies, les deux missionnaires ne font qu’exacerber la colère et jugent bon de revenir à Sainte-Marie (Autobiographie). Le père de Brébeuf écrit alors au père général : Le père Chaumonot, je crois, rendra un grand service au Christ dans ces régions. Il a déjà fait des progrès étonnants dans la langue des Neutres assez différente de celle des Hurons. C’est  un homme vraiment remarquable (Lettre du père au père général, le 20 août 1641)

 

Progrès de l’évangile et fin tragique de la Huronie

 

L’histoire des Hurons va bientôt prendre un tournant tragique, car depuis 1640, les Hollandais d’Albany ont commencé le trafic d’armes à feu avec les Iroquois.

 

Ces derniers attaquent de plus en plus les Hurons sur la rivière des Outaouais et le Saint-Laurent rendant difficile la traite des fourrures. En 1642, le 29 septembre, le père Isaac Jogues voit le donné René Goupil être tué au pays des Iroquois. Lui-même y sera tué lors d’une deuxième mission avec le donné Jean de la Lande, les 18 et 19 octobre 1646.

 

En mars 1648, les Iroquois envahissent le pays des Hurons et prennent les villages de Saint-Jean- Baptiste et de Saint-Ignace. Le 4 juillet, ils attaquent la grande bourgade de Saint-Joseph. Le père Antoine Daniel y périt avec sept cents habitants.

 

En septembre, les canots arrivent à Sainte-Marie portant quatre Jésuites dont le père Gabriel Lalemant, neveu du père Jérôme Lalemant. Le père Chaumonot lui enseigne la langue huronne durant trois semaines (Lettre au père Jérôme Lalemant, de l’Ile Saint-Joseph, le 1 juin 1649, Thwaites, vol 34, p. 218).

 

Mais voilà qu’au printemps 1649, les Iroquois frappent le nouveau village de Saint-Ignace et y font 400 victimes. Au bourg de Saint-Louis, les Hurons leur font une héroïque résistance. Le père Chaumonot, qui est au bourg de la Conception, a vu partir 300 guerriers qui ont combattu généreusement jusqu’à la mort pour la défense de leur patrie (Autobiographie). Les pères Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant qui ont été faits prisonniers sont torturés.

 

À la nouvelle de leur défaite, les habitants de la Conception fuient vers les Pétuns. Le père Chaumonot en baptise plusieurs en chemin en faisant fondre de la neige dans ses mains (Autobiographie)

 

Le premier mai, il est rappelé à l’Île Saint-Joseph où beaucoup de Hurons se sont réfugiés. Les Jésuites les rejoignent, le 15 mai 1649, après avoir incendié eux-mêmes l’établissement de Sainte-Marie, voyant ainsi disparaître en une heure le travail de plus de dix ans (Relations des Jésuites, Thwaithes, vol 35, p. 74-84)

 

En décembre, ils apprennent la mort des pères Charles Garnier et Noël Chabanel. Les Iroquois avaient aussi attaqué les Pétuns.

 

Après un hiver effroyable à l’Île Saint-Joseph, deux chefs Hurons supplient les Jésuites d’emmener les survivants jusqu’à Québec. Le 10 juin 1650, plus de 300 Hurons quittent leur pays avec 50 Français dont 13 Jésuites.

 

Le père Chaumonot a ainsi travaillé onze ans au pays des Hurons. C’est un fait digne de mention qu’en si peu de temps et malgré tant d’épreuves cette nation soit presque entièrement devenue chrétienne. C’est dire la valeur des missionnaires de cette période.

 

Un bel exemple du respect des coutumes huronnes est à souligner : après la mort du père de Brébeuf, le père Chaumonot reçoit son nom huron Échon suivant la coutume huronne pour ressusciter un mort. Le père Chaumonot devient ainsi le successeur du père de Brébeuf. Jusqu’à la fin de sa vie, il est appelé Échon et il signe Échon dans plusieurs de ses lettres à des confrères. Il sait ce que cela signifie : il doit mourir avec les Hurons comme le père de Brébeuf!

 

À Québec

 

Quand plus de 300 Hurons arrivent à Québec en juillet 1650, sa population s’en trouve subitement presque doublée. Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec évaluent leur nombre à quatre cents qui cabanaient à la porte de l’hôpital - (Annales, Jamet, 1939, p.73, note 1),. Le père Chaumonot écrit : On me donna le soin de tous ces pauvres étrangers et je les gouvernai tout un hiver (Autobiographie) Cet hiver-là est très dur et les Hurons souffrent de la famine.

 

À l’île d’Orléans

 

Au printemps 1651, continue le père Chaumonot, je les conduisis à l’île d’Orléans, sur les terres que nous y avions (Autobiographie). Des Français engagés par les Jésuites coupent le bois et les Hurons préparent la terre pour leurs champs de culture de blé d’Inde. Les Français érigent un fort car les Iroquois rôdent aux alentours de Québec. Dès la seconde année, les Hurons récoltent le blé d’Inde en abondance. Bientôt, 200 à 300 autres de leur nation les rejoignent.

 

Au pays des Iroquois

 

En 1655, à la surprise générale, des Onnontagués qui forment une des cinq nations iroquoises sont à Québec pour traiter de la paix et réclamer des missionnaires! Le père Chaumonot est demandé comme interprète. Le gouverneur Lauzon, impressionné par la façon dont il répond à leurs présents, le recommande pour ouvrir cette mission. Le père Claude Dablon lui est assigné comme compagnon.

 

Le 4 octobre, ils sont à Montréal, et le 29 ils atteignent le territoire des Onnontagués. Le père Chaumonot a alors la joie de rencontrer vingt Hurons occupés à la pêche. Captifs des Iroquois, ils sont demeurés chrétiens. Ils se jettent à son cou (Thwaites vol 41, p. 216 à  vol 44, p. 316)

 

Le 5 novembre, les missionnaires arrivent à Onnontagué et sont très bien reçus. Le père Chaumonot ne met qu’un mois à apprendre la langue (Autobiographie). Connaissant parfaitement les coutumes, il émerveille par l’originalité et la signification des présents qu'ils leur offre au début de leur grand conseil. Pendant tout l’hiver, les deux missionnaires parcourent les cabanes et annoncent l’évangile.

 

Au printemps 1656, le père Dablon revient à Québec porter les nouvelles. Le père Chaumonot reste seul chez les Iroquois. Il avoue : Je n’ai jamais été saisi d’aucune crainte en pareille circonstance, même si je suis timide de mon naturel (Autobiographie)

 

Le 11 juillet 1656, il voit arriver quatre Jésuites et 50 Français qui viennent commencer un établissement chez les Onnontagués!

 

Peu après, il devient le premier missionnaire à s’adresser aux chefs des cinq nations iroquoises. Ses paroles de feu, écrit le père Dablon, jetèrent un tel étonnement qu’ils paraissaient tous transportés. Les larmes tombaient des yeux de nos Français voyant Notre-Seigneur si magnifiquement annoncé en cette extrémité du monde (Relation 1657)

 

À l’automne, les missionnaires se rendent chez les Onneiouts, les Goyogouins et les Sonnontouans. Mais bientôt le supérieur est averti d’un complot. Les Français réussissent alors un exploit incroyable : s’échapper du pays iroquois! Durant l’hiver, ils construisent en secret, dans leur maison, deux grandes embarcations à fond plat. Le soir du 20 mars 1658, ils donnent un grand festin avec bruits de tambours et de trompettes pendant que les embarcations et les bagages sont transportés jusqu’au lac. Quand les Iroquois se retirent pour dormir, ils partent sans bruit. Ils arrivent à Québec le 18 avril.

 

À Québec

 

Le père Chaumonot retrouve les Hurons en petit nombre réfugiés près du fort de Québec. Le gouverneur d’Ailleboust a dû les retirer de l’île d’Orléans après une attaque iroquoise survenue le 20 mai 1656. La Relation de 1656-1657 mentionne qu'ils en ont tué sur la place et fait les autres prisonniers. La perte a été de 71 personnes avec un grand nombre de jeunes femmes qui étaient la fleur de cette colonie.

 

Le 17 juin 1659, toute la ville de Québec accourt sur le rivage pour l’arrivée de Monseigneur de Laval. Le jour même, ce dernier baptise un nouveau-né et donne les derniers sacrements à un jeune mourant de la mission huronne cabannée près du fort de Québec (Thwaites, vol 45, p. 30-44)

 

En 1660, quarante Hurons de Québec participent à la bataille du Long-Sault. Trois seulement reviennent à Québec et font le récit de la bataille au père Chaumonot qui le transmet par écrit à Marie de l'Incarnation (Correspondance de Marie de l'Incarnation, Lettre à son fils, 25 juin 1660, Oury, p.185-193)

 

À Montréal

 

Le 2 juin 1662, le père Chaumonot s’embarque pour apporter des vivres à Montréal. Il y rencontre la veuve du gouverneur d’Ailleboust. Le 31 juillet 1663, ils fondent avec Marguerite Bourgeoys, le curé Suart et Judith de Bressoles la Confrérie de la Sainte Famille.

 

À Québec

 

De retour à Québec, le père Chaumonot, toujours en charge des Hurons, implante cette confrérie qui propose la Sainte Famille comme modèle pour les familles. Celle-ci est approuvée par Monseigneur de Laval le 14 mars 1664 qui la souhaite attachée à sa cathédrale. Le père Chaumonot en  remet alors la conduite aux mains de l’évêque et de ses ecclésiastiques (Autobiographie). Cette confrérie attachée à la cathédrale est toujours vivante depuis 1664!

 

Au fort Richelieu

 

En 1665, avec l’arrivée des troupes envoyées par le Roi, il a la surprise d’être choisi comme aumônier des cinq compagnies destinées au Fort Richelieu. Très tôt, il gagne l’amitié des soldats et des officiers au point d’obtenir d’eux qu’aux prières du soir ils récitent tous le chapelet de la Sainte Famille (qui ne comporte que trois dizaines en rappel des trente ans de la vie de la Sainte Famille à Nazareth. Ce chapelet, appelé le petit chapelet, qui se distingue du chapelet de la Vierge, ne comporte pas de Je vous salue Marie, mais une invocation au cinq membres de la Sainte Famille incluant saint Joachim et sainte Anne). Et comme par la suite plusieurs soldats demeurent au pays et y fondent une famille, le père Chaumonot écrit que le chapelet de la Sainte Famille se dit tous les jours de même dans presque toutes les familles du Canada (Autobiographie). Le père Chaumonot serait-il à l’origine du chapelet en famille?

 

À Notre-Dame-de-Foy

 

Revenu à Québec en 1666, il retrouve ses chers Hurons en deça de Beauport. Mais, écrit-il, il fallut bientôt les replacer ailleurs. En 1667, le nouveau bourg est érigé à la côte de Saint-Michel, sur le site actuel de l’Université Laval, à l’intersection du chemin des Quatre-Bourgeois et de l’autoroute Robert-     Bourassa (anciennement la route Du Vallon), dans l’arrondissement de Sainte-Foy–Sillery-Cap-Rouge, à Québec.

 

Comme ce fut le cas à l’Île d’Orléans, les Français abattent les arbres et les Hurons nettoient la terre (Autobiographie). La mission porte d’abord le nom de l’Annonciation. Une cabane d’écorce sert de chapelle.

 

En 1669, le père de Véroncourt lui envoie une petite statue de Notre-Dame-de-Foy, de Belgique. Il entreprend alors de bâtir une chapelle. Il fait appel aux Français des environs qui apportent sur le lieu, pendant l’hiver, tout le bois de charpente (Autobiographie). La mission prend le nom de Notre-Dame-de-Foy.

 

De nombreux miracles ont lieu à cette mission. On observe aussi un fait remarquable : des Iroquois qui avaient entendu le père Chaumonot dix ans plus tôt, quittent leur pays pour venir vivre avec les Hurons!

 

Et voilà qu’à l’automne 1671, arrive à Québec une statue de Notre-Dame-de-Lorette, envoyée d’Italie par le père Poncet! La Vierge de Lorette qui a déjà guéri le jeune vagabond Chaumonot dans sa Sainte Maison d’Italie lui fait la faveur de présider à sa dernière mission!

 

À Notre-Dame-de-Lorette

 

Le missionnaire écrit : La Bienheureuse Vierge me donna l’occasion et les moyens de lui bâtir une Lorette dans les forêts de la Nouvelle France (Autobiographie). L’occasion lui est fournie par la coutume qu’ont les Hurons de déplacer leur village environ tous les sept ans, le bois et la terre (devenue trop pauvre) venant à leur manquer. Les moyens lui viennent de la décision du père Dablon, supérieur des missions, et de tous les pères de Québec de bâtir une chapelle de briques sur le modèle de la Sainte Maison qui est à Lorette (Autobiographie). La dépense principale est donc assumée par les Jésuites (Mémoire du père Martin Bouvart De la chapelle Notre-Dame-de-Lorette-en-Canada, 1-2 mars 1675, Archives du Séminaire de Québec, Polygraphe 22, no 4a)

 

Commencée le 16 juillet 1674, la chapelle Notre-Dame-de-Lorette-en-Canada est bénite et ouverte à peine trois mois et demi plus tard, le 4 novembre, après une procession réunissant Hurons, Iroquois, Abénaquis et Français (Autobiographie)

 

Selon l’archéologue Michel Gaumond, c’est le premier bâtiment fait entièrement de brique au Canada. En 1983 et 2013, des fouilles archéologiques près de l’église de L’Ancienne-Lorette ont permis de trouver les vestiges des fondations des murs de brique de la chapelle de même que celle de la petite maison des Jésuites qui lui était attenante.

 

Très vite, la chapelle devient un lieu de pèlerinage très fréquenté. Quatre mois après son ouverture, le père Bouvart écrit : Il n’y a point dans toute la Nouvelle France de lieu qui soit plus considérable pour la dévotion des Français et des Sauvages (Mémoire du père Bouvart, 1675)

 

Cette chapelle porte un sens incommensurable du fait qu’elle est la réplique de la Sainte Maison de Nazareth qui est le lieu de l’Annonciation, de l’Incarnation et de la vie de la Sainte Famille. Le but du père Chaumonot est de nous remettre devant les yeux ses particularités, et par sa petitesse et pauvreté, nous rafraîchir la mémoire de la pauvreté, de l’humilité, de la patience et de toutes les autres vertus que Notre-Seigneur, Notre-Dame et Saint Joseph y ont pratiqué pour nous servir d’exemple (Lettre à une religieuse, mars 1673, Archives de l’Hôtel-Dieu de Québec). Entrer dans cette chapelle, c’est donc rencontrer la Sainte Famille.

 

De nombreux miracles s’y accomplissent, de quoi composer un livre entier (Autobiographie). Le père Chaumonot rapporte une guérison qui est, à son avis, la plus miraculeuse guérison jamais opérée dans ce nouveau monde. Alors qu’une Huronne, Marie Ouendraca, est à l’agonie, il se sent inspiré d’aller prier pour elle à la chapelle. Un demi-quart d’heure plus tard, sa fille vient le réclamer. Et voilà qu'en entrant dans la cabane, la malade est debout et lui fait la révérence à la française (Autobiographie)

 

De 1673 à 1692, le père Chaumonot travaille à cette mission où Hurons et Iroquois conservent leur langue, leur conseil, et vivent toujours dans des cabanes d’écorce disposées en un grand carré autour de la chapelle. Les Français déjà établis aux alentours la fréquentent également. Le père Chaumonot enregistre le premier baptême d’un enfant français de Gaudarville le 5 janvier 1676. Le 3 novembre 1678, Monseigneur de Laval érige le lieu appelé Lorette en paroisse (Archives du Séminaire, Paroisses diverses, no 53). Le père Chaumonot est donc missionnaire des Hurons et curé des Français (Lionel Allard, L’Ancienne-Lorette, Leméac, 1979, p. 48, 49, 63)

 

Pendant toute cette mission, il enseigne les langues huronne et iroquoise aux pères jésuites qui arrivent de France. Il compose un dictionnaire huron (Archives du Séminaire de Québec) et une grammaire huronne (Relations, Thwaithes, vol 67, p. 144).

 

En 1688, à 77 ans, il rédige son Autobiographie et l’Écrit à son Confesseur, qui représente des élévations sur l’Eucharistie (René Latourelle, Joseph-Marie Chaumonot, Bellarmin, 1998, p. 238)

 

À l’automne 1692, on l’apporte malade à Québec. Le matin du 21 février 1693, il voit la Sainte Famille au pied de son lit (Continuation de la vie du père Chaumonot par le père Martin Bouvart). Il meurt vers une heure et demie de l’après-midi.

 

Le lendemain, presque toute la mission de Lorette se rend à Québec et toute la ville assiste à ses obsèques. Une Iroquoise de Lorette qui souffrait depuis longtemps d’un grand mal de jambe se traîne jusqu’à Québec et est guérie en arrivant près de son cercueil (Lettre circulaire, 28 février 1693, Archives du Séminaire, Lettre R no 4)

 

Une semaine plus tard, dans sa lettre circulaire, le père Dablon demande à son provincial autant de missionnaires qu’il en faut pour remplacer un si grand homme.

 

Telle est, rappelée à grands traits, la vie du père Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, digne successeur du père de Brébeuf dont il a porté le nom huron. Le père Lucien Campeau, historien jésuite, le désigne comme le plus aimé des pasteurs de l'église huronne (La mission des Jésuites chez les Hurons (1634-1650), Bellarmin, 1987, p.339)

 

Gilles Drolet