Le pélerin de Loreto

Le pèlerin de Loreto, chapelain de Notre-Dame de Lorette au Canada

 

L’itinéraire missionnaire du père Chaumonot commence à Loreto en Italie et il s’achève avec la Vierge de Loreto dont il est « le chapelain » dans sa Sainte Maison du Canada.

 

L’Autobiographie nous apprend en effet que le jeune Pierre Chaumonot, hébergé par un oncle, prêtre à Châtillon, étudie au collège de cette ville. En rhétorique, son oncle souhaite qu’il apprenne le plain-chant avec un musicien de sa classe mais ce dernier le persuade d’aller jusqu’à Beaune pour étudier chez les Pères de L’Oratoire. Il vole alors de l’argent à son oncle et les deux jeunes s’enfuient. Très vite sans ressources, Pierre écrit à sa mère pour obtenir de l’argent et des vêtements mais son père lui répond qu’il doit revenir et qu’il fera la paix avec son oncle. Pierre, craignant d’être montré du doigt comme un voleur s’il revient chez son oncle, se détermine à courir le monde en vagabond. Il a cependant un but précis : aller jusqu’à Rome pour gagner les pardons! Il entreprend donc un long pèlerinage – le mot revient souvent dans son récit - ce qui montre bien qu’il n’est pas un jeune dévoyé sans scrupules qui a rejeté sa foi. Avec différents compagnons avec qui il apprend son « métier de gueux », il se rend à Lyon puis à Chambery en Savoie, traverse les Alpes, arrive en Valteline et parvient en Italie. Plus il avance, plus son état devient pitoyable : il est pieds nus, sa chemise est pourrie et ses habits déchirés sont pleins de vermine. Quelquefois il trouve à dormir dans un hôpital qui reçoit les pèlerins. Puis sa tête se couvre d’une si horrible gale qu’il s’y forme du pus et des vers avec une extrême puanteur. À Ancône, près de Loreto, il ressent un plus grand mal à la tête. Il y porte la main pour se gratter et un gros ver s’attache à un de ses doigts. Sa consternation est indicible. Il se perçoit comme puant et sale, ce qu’il est physiquement et moralement : sa tête est couverte d’une horrible gale et il avoue avoir commis plusieurs péchés, même d’impureté.

 

Le texte porte alors ces mots : « Je repris courage aux approches de la Sainte Maison de Lorette. » Quand le père Chaumonot fait ce récit de sa vie en 1688, à l’âge de 77 ans, il ne manque pas de souligner comment Loreto a été un tournant dans sa vie.

 

Nous pouvons nous demander : ce passage à Loreto était-il prévu au départ? On ne peut l’affirmer puisqu’il était un vagabond et que les barrières géographiques l’ont probablement amené du côté de l’Adriatique où se trouve Ancône. Mais en route, pourquoi affirme-t-il avoir repris courage en approchant de Loreto? Connaissait-il déjà Notre-Dame de Lorette? Madame Christiane Chevrier de Châtillon-sur-Seine, en est convaincue car elle a découvert qu’il y avait au XVIIe siècle à l’église Saint-Vorles à Châtillon une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Lorette. Cette chapelle était donc là au temps de la jeunesse de Pierre Chaumonot. Elle a ensuite été saccagée en 1830 et transformée en chapelle du Saint-Sépulcre en 1832. Un élément sculpté au plafond, au centre de la voûte, a cependant échappé au saccage et il ne manque pas de surprendre : il s’agit d’un chat qui se tient près d’un lys et qui a sa tête tournée vers le visiteur. Comment expliquer la présence de cette étonnante sculpture à l’église Saint-Vorles? Madame Chevrier a résolu l’énigme lorsqu’elle a remarqué qu’à Loreto, dans le coin droit de la célèbre sculpture de l’Annonciation d’Andrea Sansovino, réalisée entre 1518 et 1521, un chat se tient près d’un lys et regarde le visiteur. Les sculpteurs italiens qui ont par la suite œuvré à la chapelle de l’église Saint-Vorles à Châtillon-sur-Seine, ont ainsi repris cet élément de la sculpture de Sansovino à Loreto, ce qui révèle que la chapelle était dédiée à Notre-Dame de Lorette. La ville de Châtillon projette d’ailleurs de restaurer cette chapelle de Notre-Dame de Lorette.

Or, pendant toutes les années de ses études au collège de Châtillon, le jeune Pierre Chaumonot allait à l’église Saint-Vorles, la seule église reconnue pour la paroisse jusqu’en 1806. Le jeune homme y a donc, bien sûr, entendu parler de Notre-Dame de Lorette qui y avait sa chapelle. S’il mentionne qu’il a repris courage en approchant de Loreto, de la Sainte Maison qui s’y trouve et des miracles que la Vierge y accomplit, c’est qu’il avait déjà une connaissance de Notre-Dame de Lorette. Le texte va plus loin en laissant transparaître une attente et une confiance à son endroit. Le fait est qu’il est attiré par son sanctuaire, qu’il y entre et qu’il la prie. S’il avoue ne l’avoir priée « que fort froidement », c’est qu’il se sentait indigne à cause de ses péchés. La preuve en est qu’il souligne que cela n’a pas rebuté la Vierge et qu’elle a répondu à sa détresse physique et spirituelle. Le lecteur de l’Autobiographie peut ainsi légitimement penser que, dans le grand moment de détresse qu’il vivait, il s’est porté plus naturellement vers la Vierge de Loreto qu’il avait déjà commencé à connaître et prier avant de quitter Châtillon deux années à peine auparavant. La découverte de madame Chevrier peut ainsi apporter un nouvel éclairage à tout ce passage de son Autobiographie :

 

Je repris courage aux approches de la Sainte Maison de Lorette. Peut-être que la bienheureuse Vierge qui fait tant de miracles dans ce lieu sacré en faveur des misérables y aura pitié de ma misère. Ah! Que n’avais-je alors les connaissances que j’ai eues depuis, des merveilles qu’elle opère dans ce sanctuaire en faveur des âmes et des corps! J’aurais eu une tout autre confiance que je n’avais en son pouvoir et en sa bonté. Quoique je ne la priasse que fort froidement, elle me fit voir qu’indépendamment de nos mérites et de nos dispositions, elle se plaît à exercer envers nous les devoirs d’une charitable mère.

 

Un fait est certain : Notre-Dame de Lorette l’attendait là et elle a exaucé sa prière. Guéri de sa gale en dehors de la basilique par un jeune homme qu’il n’a plus revu, il s’est confessé quelque temps après. À Loreto, il est donc guéri et converti. Il écrit qu’il y a connu Marie, non d’abord comme une mère qui l’entoure de son amour, mais comme « une charitable mère qui a exercé un des devoirs d’une mère, celui de nettoyer son enfant. » Pour les jeunes, il est un bel exemple que rien n’est jamais perdu et que ce qui est mis dans le cœur dans le jeune âge peut être réveillé et y grandir.

 

Par la suite et tout au long de sa vie, la présence de la Vierge de Lorette est constante.

 

Après ses deux années de noviciat à la Compagnie de Jésus où il entre le 18 mai 1632, à 21 ans, il enseigne deux ans et demi à Fermo ville proche de Loreto. Il ne manque pas de faire un deuxième pèlerinage à la Sainte Maison. Lors de son retour à Rome pour ses études de philosophie, le père Joseph Poncet lui fait lire la Relation de 1636 du père Jean de Brébeuf qui affirme aux futurs missionnaires : « La langue huronne sera votre saint Thomas et votre Aristote » (Avertissement d’importance, Relation 1636, Thwaites, vol. 10,  p. 86). Cette lecture provoque une série de demandes des plus audacieuses de la part du « frère Chaumonot » : partir pour le Canada avec le père Poncet dès l’année suivante; être ordonné prêtre au plus tôt « sans avoir étudié une seule leçon de théologie » (Lettre au père Jean Crasset, 17 novembre 1690, Carayon, 1869, p. 380); prendre le nom de Joseph-Marie; faire le vœu de chercher toujours et en toutes choses la plus grande gloire de Dieu. Il obtient toutes ces permissions du père Général Mutius Vitelleschi qui l’engage à attendre une occasion et un lieu favorables pour prononcer son vœu, occasion et lieu qui lui sont aussitôt indiqués par le père Poncet qui vient d’obtenir la permission de faire avec lui, à pied, un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. La nuit suivante, ce lieu lui est confirmé dans un songe où la Vierge lui apparaît sous la figure et avec la couleur noire qu’a sa statue à Loreto (Autobiograpahie)

 

Le 17 octobre 1637, lors de ce troisième et dernier pèlerinage à Loreto, il prononce son vœu et les deux missionnaires « forment le dessein de bâtir dans la Nouvelle-France une chapelle sous le nom de Notre-Dame de Lorette et sur le plan de la Sainte Maison dans laquelle ils se trouvent ». Ordonné prêtre le 19 mars 1638, le père Chaumonot choisit de « dire sa première messe dans une chapelle de Rome bâtie à l’honneur de la Vierge sous le nom et sur le modèle de la Sainte Maison de Lorette » (Autobiographie). Partant pour le Canada, les deux missionnaires apportent une petite statue de Notre-Dame de Lorette qui sera placée dans la chapelle de Sainte-Marie-des-Hurons et au pied de laquelle un jeune Algonquin obtiendra sa guérison (Relations des Jésuites 1646-1647, Thwaites, vol. 30,  p. 94). Plus tard, à Québec, un jeune garçon est guéri de sa cécité après une neuvaine à Notre-Dame de Lorette suggérée par le père Chaumonot (Relation 1665-1666, Thwaites, vol. 50, p. 44-46).

 

Tout au long de sa vie missionnaire, le père Chaumonot « conserve toujours le désir de procurer en Canada à la sainte Vierge une maison bâtie sur le modèle de sa vraie maison transportée de Nazareth en Italie » (Autobiographie). Après avoir fait « bien des poursuites et des avances en divers temps pour l’exécution de ce glorieux dessein » (Mémoire du père Martin Bouvart, 1675), il le réalise en 1674, lors de sa dernière mission, soit 37 ans après l’avoir formé à Loreto. L’occasion se présente lorsque « le père Poncet, ayant repassé en France, a soin de lui envoyer une statue faite sur celle de Lorette »(Autobiographie), « accompagnée d’une représentation (plan) de la sainte Lorette et de tout ce qui la touche » (Prière du père Chaumonot, 4 mars 1672,  Notre-Dame de Lorette en la Nouvelle-France, Lindsay, p. 146). Le père Poncet a donc lui aussi continué à porter le projet qu’il avait formé avec le père Chaumonot.

 

Le 4 novembre 1674, la Vierge de Loreto est introduite dans sa Maison du Canada. Ainsi, celle qui purifie le jeune vagabond à Loreto l’accompagne du début à la fin de sa vie missionnaire. Si cet apôtre au cœur marial se plaît à dédier ses missions à la Vierge – « La Visitation » à l’île d’Orléans, « L’Annonciation de Notre-Dame et Notre-Dame-de-Foy » à Sainte-Foy -, sa dernière mission de Notre-Dame-de-Lorette apparaît à la fois comme un accomplissement et une faveur spéciale de la part de celle qui l’attendait dans sa Maison d’Italie et qui s’est rendue présente dans « sa Lorette du Canada où il demeure en qualité de chapelain et où il demande la grâce de mourir aussitôt après y avoir dit sa dernière messe » (Autobiographie)

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