Le pasteur


Le trait qui caractérise toute la vie missionnaire du père Chaumonot, c’est celui du pasteur qui aime, instruit, soutient, prend soin. L’image revient constamment sous sa plume. Rapportant la fuite de la mission de La Conception, il écrit dans son Autobiographie : « Je ne songeai en marchant et je ne m’occupai qu’à consoler mon troupeau, à instruire les uns, à confesser les autres et à baptiser ceux qui ne l’étaient pas encore avec de l’eau de neige que je faisais fondre entre mes doigts ». Dans sa lettre écrite de l’île Saint-Joseph, il laisse ainsi transparaître sa douleur et son affection : « La chose que je chérissais le plus au monde était les chrétiens de la Conception dont j’avais le soin » (Lettre au père Jérôme Lalemant, le 1er juin 1649). Rappelant l’arrivée des jésuites à Québec, le 28 juillet 1650, avec plus de 300 survivants de la nation huronne - ce qui doublait presque d’un seul coup la population de la ville - il écrit : « On m’y donna le soin de tous ces pauvres étrangers et je les y gouvernai tout un hiver » (Autobiographie)

 

« Le soin… de tous ces pauvres… étrangers », ce sont les mots d’un pasteur qui poursuit la mission auprès de Hurons déplacés, qui ont perdu leur pays, qui sont pauvres et qui sont maintenant des étrangers réfugiés à Québec. « Les gouverner tout un hiver » signifie bien autre chose qu’exercer sur eux un pouvoir, c’est « assister ces pauvres néophytes pour le spirituel et le temporel », donc les fortifier dans leur foi et leur espérance tout en quêtant pour eux nourriture et vêtements chez les Jésuites, les Ursulines, les Hospitalières, les Français. La figure du bon pasteur revient aussitôt après : « Au printemps, je les conduisis à l’île d’Orléans » (Autobiographie)

 

Un bel exemple de son attention et de sa sollicitude pour les plus petits est rapporté au temps de la mission de Notre-Dame-de-Foy qui était située sur le site actuel de l’Université Laval. Les Hurons s’y déplacent en 1667 et, de 1670 à 1673, le père Chaumonot réside à la mission de Sillery où il est le supérieur de la Maison des Jésuites. Chaque matin, il monte le cap de Sillery pour se rendre à sa mission de Notre-Dame-de-Foy et il revient dormir à la Maison de Sillery. En 1670, Marie Ouendraka présente au père Chaumonot son projet de faire un pèlerinage à Sainte-Anne pour lui témoigner sa reconnaissance par un présent de 2000 grains de porcelaine. Elle lui dit : « Comme nous tenons la Sainte Vierge, notre grande protectrice, de Sainte Anne, je serais bien aise que nous fissions cette petite offrande en reconnaissance de cette faveur que j’estime par-dessus tous les trésors du monde » - « J’en suis très content, répond le père Chaumonot, je serai même de la partie, en compagnie des principaux de la Bourgade pour rendre cette action plus solennelle.» « Nous embarquâmes de beau temps dans nos canots d’écorce et nous fîmes nos six lieues (1 lieue = 3 milles) à la faveur de la marée, en priant Dieu et, chantant des hymnes en leur langue à l’honneur de la bienheureuse Vierge et de sa Sainte Mère, nous arrivâmes heureusement et tous firent leurs dévotions, avec beaucoup d’édification des habitants du lieu » (Relations des Jésuites, 1670, Thwaites, p. 298-300). Quelque temps après, Marie Ouendraka, qui est veuve, apprend que sept de sa famille, dont deux de ses enfants (ses derniers), ont fait naufrage sur le Saint-Laurent à 12 ou 15 lieues de Québec à un lieu favorable pour la chasse. À cette nouvelle, « la plus affectueuse de toutes les mères demeura ferme et ne chercha de consolation sinon aux pieds de Notre-Dame-de-Foy. C’est à ce coup, lui dit-elle, que mon fils et ma fille seront à vous pour jamais. Vous les prendrez, s’il vous plaît, il n’y a point de jour que je ne vous les offre. » Le père Chaumonot écrit : « Après avoir ainsi répandu son cœur et versé bien des larmes, elle vint me trouver à Sillery et me recommanda l’âme des défunts. Son affliction me toucha si sensiblement que nous demeurâmes, elle et moi, sans parler, un temps notable. Enfin, après un long silence, allons ma fille, lui dis-je, allons à la chapelle, où nous trouverons qui nous consolera ». Et le père Chaumonot monta le cap et se rendit avec elle à la chapelle de Notre-Dame-de-Foy. Il y chanta une messe des morts pour le repos des âmes de cette pauvre famille (…). « Mais Dieu, poursuit-il, alors qu’elle était dans le plus fort de ses douleurs, lui rendit sa joie en lui redonnant ses enfants et ses neveux pleins de vie et en parfaite santé. Ces corps qui avaient été trouvés étaient des sauvages de la nation du loup qui habitent les côtes de la Cadie et de la Nouvelle-Angleterre, qui sont nos alliés, et fréquentent nos habitations » (Relations des Jésuites, 1670, Thwaites, vol. 55, p. 20-26)

 

Ainsi, pendant ses 54 ans de vie missionnaire, le père Chaumonot est un pasteur au service des plus pauvres. Ce texte, parmi beaucoup d’autres, illustre bien « le soin » qu’il en prend : « Lui-même, après le repas, ramassait jusqu’aux moindres restes et en faisait du potage ou quelque ragoût pour le donner aux pauvres et s’ils étaient malades, il le leur portait chez eux en traversant le village la chaudière ou le plat à la main » (Continuation de la vie du père Chaumonot, Carayon, 1869, p. 109)

 

Cette sollicitude du père Chaumonot lui était bien rendue. En voici un exemple : « Vers la fin de la Toussaint de l’année 1673, les chemins étant très mauvais et les Pères chargés de la mission demeurant alors à Sillery, qui est à une demi-lieue de Notre-Dame-de-Foy, avaient bien de la peine à s’y rendre, même plusieurs fois par jour. Pierre Andahiacon, un de nos braves capitaines, et Jeanne sa femme, allèrent secrètement et d’eux-mêmes les raccommoder là où ils étaient en plus mauvais état. Les missionnaires les ayant rencontrés, leur demandèrent qui les avait portés à ce travail. Ils répondirent : ‘Nous avons pensé que, si nos Pères prennent tous les jours tant de peine pour venir nous préparer les chemins du ciel, c’est bien la moindre des choses que nous allions leur préparer le chemin de notre bourg » (Relations des Jésuites, 1673, Thwaites, vol. 58, p. 136-138)