L’apôtre de la famille par la Sainte Famille


La dévotion à la Sainte Famille, qui est naturellement rattachée à celle de la Sainte Maison, apparaît très tôt chez le futur père Chaumonot. Après ses deux ans de noviciat, alors qu’il ne sait s’il va pouvoir « prononcer ses premiers vœux et même être renvoyé de la Compagnie de Jésus à cause d’une violente douleur de tête qu’il endure habituellement », il recourt « au grand saint Joseph » et étant exaucé, il laisse ainsi éclater sa joie : « Jamais y eut-il homme sur terre plus obligé que moi à la Sainte Famille de Jésus, de Marie et de Joseph! Marie, en me guérissant de ma gale; Joseph, en m’ayant obtenu la grâce d’être incorporé à un corps aussi saint qu’à celui des Jésuites; Jésus, n’ayant pas permis que j’entrasse dans aucun autre Ordre qu’en celui qu’il honore de son beau nom, de sa douce présence et de sa protection spéciale » (Autobiographie)

 

À son départ d’Europe, le père Chaumonot a sur lui une médaille de la Sainte Famille qu’il invoque à son retour de chez les Iroquois en 1658 pour être guéri d’une excessive douleur de tête qui le rend sourd (Autobiographie)

 

En 1663, à l’occasion de sa mission à Montréal, il a vraiment l’opportunité de promouvoir la dévotion à la Sainte Famille. Il y rencontre madame d’Ailleboust, veuve du gouverneur, qui « a la pensée de réformer les familles chrétiennes sur le modèle de la Sainte Famille en instituant une confrérie où l’on soit instruit de la manière dont on pourrait, dans le monde même, imiter Jésus, Marie et Joseph. » Le 31 juillet 1663, « la confrérie de la Sainte Famille » est fondée par « le curé Suart, le père Chaumonot, Judith de Bressoles, Marguerite Bourgeoys et madame d’Ailleboust. »

 

Rappelé à Québec, le père Chaumonot reçoit l’autorisation de monseigneur de Laval de réunir de 15 jours en 15 jours un bon nombre de dames pour être admises dans cette société destinée aux femmes et aux filles puisque les congrégations de Notre-Dame existent déjà pour les hommes et les garçons. Le 14 mars 1664, la confrérie est approuvée à Québec par l’évêque, « grand dévôt de la Sainte Famille à laquelle il a dédié son très beau séminaire. » Après avoir fait naître la confrérie à Québec, le père Chaumonot en « remet la conduite aux ecclésiastiques du Séminaire » (Autobiographie). Cette confrérie est toujours vivante à Québec après plus de 350 ans.

 

Dès la même année 1664, le père Chaumonot « introduit cette confrérie dans l’Église des Hurons de Québec et, écrit-il, « depuis qu’on leur a inspiré le dessein de régler leurs familles sur celle de Jésus, Marie et Joseph, on ne peut croire jusqu’où va leur ferveur » (Relation 1663-1664, Thwaites, vol.. 49,  p. 74).

 

Une des pratiques de la confrérie est la récitation du « chapelet de la Sainte Famille » qui se distingue du « chapelet de la Vierge » (Continuation de la vie du père Chaumonot, Carayon, 1869, p. 95). C’est un « petit chapelet » (Relation 1665-1666, Thwaites, vol. 50, p. 48) du fait qu’il ne comporte que trois dizaines en rappel des trente ans de la vie de la Sainte Famille à Nazareth. En outre, ces dizaines ne comportent pas de « Je vous salue Marie » mais des invocations aux « Cinq » de la Sainte Famille qui inclut saint Joachim et sainte Anne. Lors de sa mission militaire en 1665, le père Chaumonot « obtient des soldats de réciter aux prières du soir le chapelet de la Sainte Famille » (Autobiographie). Après leur service militaire, il se produit un fait révélateur du charisme du père Chaumonot : les soldats demeurés au pays pour y fonder une famille continuent cette pratique et la répandent, si bien, écrit le père Chaumonot en 1688, que ce chapelet « se dit tous les jours de même dans presque toutes les familles du Canada. » Les soldats gardent certainement en mémoire « une protection particulière de la Sainte Famille à l’endroit d’un lieutenant qui récitait ce chapelet à l’écart dans le bois et qui n’avait été que légèrement blessé par une décharge de fusil d’un soldat qui croyait à la présence d’un Iroquois » (Relation 1665-1666, Thwaites, vol. 50, p. 48)

 

En 1668, lors de la mission de Notre-Dame-de-Foy, une Iroquoise venue à Québec se fait instruire par le père Chaumonot au sujet de la confrérie de la Sainte Famille. Elle l’implante chez les Iroquois à la mission du Sault où Katéri Tékakwitha arrive en 1677 (Narration du père Claude Chaussetière, 1668, Thwaites,  vol. 63,  p. 154). Celle-ci y est admise le jour de Pâques 1678 « pour comble de biens et de grâces spirituels. » Elle récite le chapelet de la Sainte Famille. À l’heure de sa mort, deux personnes de la Sainte Famille la veillent la nuit (Vie de Katéri Tétakouitha par le père Claude Chauchetière (1695) et le père Pierre Cholenec (1696)

 

En 1674, lors de sa dernière mission, le père Chaumonot a l’opportunité de promouvoir la Sainte Famille d’une manière des plus significative. Si, en effet, la confrérie de la Sainte Famille se révèle « un puissant et efficace moyen de réformer les familles chrétiennes », la construction de « la chapelle de Nostre-Dame de Laurette en Canada » est sans aucun doute la manière la plus concrète, visuelle même, de permettre une rencontre avec la Vierge et la Sainte Famille. Le père Bouvart écrit : « Nous n’avons pas trouvé de meilleur moyen pour honorer la sainte Vierge que de lui bâtir une chapelle qui portât le nom et qui eût tous les traits de sa Sainte Maison de Nazareth, dite à présent de Lorette » (Mémoire 1675). Cette « Sainte Maison de Nazareth » est aussi, bien entendu, la « Maison de la Sainte famille de Jésus, Marie, Joseph. » Un an avant sa construction, le père Chaumonot entrevoit comment la chapelle, en rappelant la vie de la Sainte Famille, rappellera d’une manière immédiate les grands mystères de notre salut : « Bâtir dans le pays une chapelle qui représente le plus parfaitement qu’il se pourra la vraie Maison de Lorette nous en remettra devant les yeux les particularités et, par sa petitesse et sa pauvreté, nous rafraîchira la mémoire de la pauvreté, l’humilité, de la patience et de tout ce que Notre-Seigneur, Notre-Dame et Saint Joseph ont vécu en leur Sainte Maison de Lorette. Toutes les fois que nous y entrerons, aussitôt il nous reviendra en pensée tout ce qui s’y est passé pour notre rachat » (Lettre à une religieuse de l’Hôtel-Dieu, mars 1673, Archives de l’Hôtel-Dieu de Québec). C’est aussi la conviction du père Claude Dablon, supérieur des missions, qui écrit : « Nous achevons de bâtir pour ces bons Hurons une église toute semblable à la Lorette d’Italie qui va devenir un lieu de grande dévotion en ce pays et, de fait, on y vient déjà en pèlerinage de toutes parts et on est ravi de voir ce qui se voit dans la Sainte Maison de Notre-Dame de Lorette en Italie » (Lettre au Provincial de France, 24 octobre 1674, Thwaites, vol. 59, p. 80). Le père Bouvart s’attarde sur chacune de ses particularités et en souligne le côté concret, tangible : « la fenêtre par laquelle, à ce que l’on croit, entra l’ange; le côté où était la boutique de saint Joseph; le côté du septentrion où était la face principale du logis avec le seuil de la porte en bois; l’armoire propre à serrer de la vaisselle; le petit retranchement avec la sainte cheminée (foyer) de la Sainte Famille Jésus, Marie, Joseph; l’appartement de Marie où la sainte Vierge avait son lit et où il est assuré qu’elle a souvent changé et chauffé son divin enfant… » (Mémoire du père Martin Bouvart, 1675, Archives du Séminaire de Québec). On mesure ici la différence entre la perception aujourd’hui répandue et désincarnée de la Sainte Famille et celle des jésuites qui la considèrent comme une famille réelle, vivant au jour le jour les événements de tous les couples : nouvelle d’une grossesse, naissance d’un enfant, décisions à prendre pour le logis, vie ordinaire dans un village, travail pour le pain quotidien, soin et éducation de l’enfant et jusqu’au feu du foyer qu’il faut allumer. Pour eux, la chapelle actualise et rend visibles et palpables les grands mystères vécus à Nazareth : l’Annonciation, l’Incarnation, la « vie cachée » du Fils de Dieu, la vie de la Sainte Famille.

 

Le pape Benoît XVI disait, précisément à Loreto, avant l’ouverture de l’Année de la foi : « Cette humble habitation est un témoignage concret et tangible du plus grand événement de notre histoire : l’Incarnation, le Verbe qui se fait chair ». Il affirmait également : « Il ne s’agit pas d’une chose purement abstraite et intellectuelle et cette ‘confessio’ doit pénétrer également les sens de notre vie » (Homélie, le 4 octobre 2012; Méditation à l’ouverture du Synode sur la nouvelle évangélisation, 9 octobre 2012).

 

Le grand mystère de Lorette, celui de l’Incarnation, est justement fort bien compris des Hurons, des Iroquois et des Français qui fréquentent la chapelle, car il pénètre les sens. Un bel exemple en est rapporté par le père Chaumonot lorsque « quelques jours après la bénédiction de la chapelle, une Iroquoise de qualité vient le trouver et lui ouvre toute son âme : ‘ Mon père, lui dit-elle, dites-moi si je prie bien. Voilà la prière que Notre-Seigneur m’a inspirée et qui me remplit d’une grande consolation. Je lui dis : « Seigneur, maître de nos vies, jusqu’ici je ne vous ai point remercié de m’avoir donné un corps et une âme capable de vous connaître, de vous aimer et de vous servir, mais à présent que mes pieds me portent dans une chapelle toute semblable à votre maison, que mes oreilles en entendent les excellences dans les discours que l’on nous en fait, que mon esprit s’occupe à y penser et que toute moi-même je suis si souvent en ce sanctuaire, c’est, mon Dieu, avec joie que je vous rends grâce de m’avoir créée, de m’avoir conservée et de m’avoir donné les sens et les puissances que j’ai reçus de vous » (Relation 1673-1675, Thwaites, Vol 58,  p. 160). La chapelle produit donc une sensation si concrète chez cette Iroquoise que, pour la première fois, elle remercie le Christ de lui avoir donné des pieds, des yeux, des oreilles, un esprit, les sens et les facultés, un corps et une âme, car c’est cela, qui est « toute elle-même », qui la rend capable de le connaître, l’aimer et le servir. Si donc, madame d’Ailleboust désirait « instruire de la manière dont on pourrait, dans le monde même, imiter Jésus, Marie et Joseph », la chapelle de 1674 rejoint parfaitement cette intention d’une manière concrète et sensible.

 

Tout cela montre que le problème de la famille n’est pas nouveau. La solution proposée par ces apôtres de la famille ferait sans doute sourire bien des spécialistes d’aujourd’hui. Mais en y regardant de près, proposer comme modèle la Sainte Famille de Nazareth peut être des plus inspirant à condition de placer Jésus, Marie et Joseph sur terre comme le font les Évangiles. C’est bien dans cette perspective que monseigneur de Laval, le père Chaumonot, le curé Suart, Marguerite Bourgeoys, madame d’Ailleboust et les Jésuites les présentent avec la confrérie de la Sainte Famille et la chapelle de 1674, construite comme la Sainte Maison de Nazareth.